L’arrivée de ce virus est une mauvaise nouvelle pour les enfants aussi. Sans mesures adaptées, les écoles pourraient devenir l’un de ses principaux réservoirs.

Hôpitaux pédiatriques encombrés en Floride, en Louisiane ou dans l’Arkansas, masque dès l’âge de 2 ans pour tous les petits Américains, passe sanitaire à partir de 3 ans en Israël… Là où le variant Delta fait rage, les autorités prennent des mesures pour protéger les plus jeunes et les empêcher de disséminer le virus. Car pour les enfants aussi, ce nouveau mutant, bien plus transmissible que les précédents, change la donne. De fait, dans les régions françaises les plus touchées (Guadeloupe, Martinique, Provence-Alpes-Côte d’Azur…), les taux d’incidence du Covid-19 chez les 0-9 ans atteignent des niveaux jamais vus jusqu’ici dans notre pays.

« C’est logique : si le virus circule davantage chez les adultes, il va aussi circuler plus chez les enfants », constate la Pr Christèle Gras-Le Guen, chef de service au CHU de Nantes et présidente de la Société française de pédiatrie. A ce stade, le variant Delta ne semble pas plus dangereux pour les plus jeunes que les précédents, « mais cela reste encore à démontrer », souligne l’infectiologue (et chroniqueur à L’Express) Gilles Pialoux. Et avec un nombre de cas plus important, les hospitalisations devraient augmenter elles aussi mécaniquement.

Les pédiatres ne s’attendent pas pour autant à voir leurs services submergés : « Même si nous devions prendre en charge trois ou quatre fois plus d’enfants que lors des précédents épisodes, cela resterait de tout petits volumes », assure la Pr Gras-Le Guen. Le Royaume-Uni, qui a essuyé au printemps une forte vague de variant Delta, n’a d’ailleurs pas eu de signal particulier dans cette population. « En Europe, et notamment en France, nous sommes dans une situation différente de celle des Etats-Unis, où les enfants présentent plus souvent des facteurs de risque tels que l’obésité ou le diabète », explique l’épidémiologiste Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale de l’Université de Genève.

« Les écoles pourraient devenir un véritable bouillon de culture »

Rassurant ? Pas forcément. D’abord parce que les plus jeunes ne sont pas épargnés par les Covid longs. De récentes données britanniques montrent qu’entre 2% et 8% des enfants infectés pouvaient présenter des symptômes persistants. Mais surtout, les experts craignent qu’avec l’avancée de la vaccination des adultes, le virus continue à circuler fortement dans les écoles. « Les enfants, mais aussi les adolescents, dont le niveau de couverture vaccinal n’a pas encore rattrapé celui du reste de la population, représentent un très grand potentiel de contamination et ils vont peut-être même devenir l’essentiel du moteur des vagues pandémiques à venir », alerte Antoine Flahault. Au début de l’été, les modélisateurs de l’Institut Pasteur indiquaient que les mineurs pourraient représenter jusqu’à 46% des infections lors du pic épidémique attendu à l’automne. « Si l’on n’y prend pas garde, les écoles pourraient devenir un véritable bouillon de culture. Avec le risque de départ de clusters familiaux, ou peut-être aussi d’apparition de nouveaux variants », s’inquiète Gilles Pialoux.

« Il faut mieux protéger les enfants pour contenir le virus »

Une perspective qui rend impossible l’atteinte de l’immunité collective et oblige à revoir la sécurisation des établissements scolaires, comme viennent de le rappeler une trentaine de médecins dans une tribune parue dans le journal Le Monde. « C’est un sujet d’attention important actuellement. Il est essentiel de protéger le mieux possible les enfants, pour eux-mêmes, mais aussi pour contenir le virus », confirme le Pr Alain Fischer, président du conseil d’orientation de la stratégie vaccinale. Le ministère de l’Education nationale a présenté un nouveau protocole sanitaire pendant l’été (éviction des collégiens et lycéens non vaccinés et fermetures de classes dans le primaire au premier cas positif). Comme avant chaque rentrée, des ajustements sont encore attendus dans les prochains jours, et d’ici là, le gouvernement a déjà dit qu’il ferait tout pour faciliter la vaccination des 12-17 ans.

Mais cela ne suffira sans doute pas. « Il faudrait aussi s’assurer que tous les adultes travaillant dans les écoles et les crèches soient immunisés », plaide la Pr Gras-Le Guen. Un sujet sur lequel les pouvoirs publics sont restés discrets jusqu’ici… En revanche, le ministère encourage désormais officiellement l’équipement des classes en capteurs de CO2, pour mesurer la qualité de l’air et aider à assurer une aération suffisante. Une avancée – même si les achats restent de la responsabilité, et du bon vouloir, des collectivités locales. « Les Belges ont défini une norme légale (1200 ppm de concentration de CO2 dans l’air), au-delà de laquelle les salles doivent être évacuées et aérées. Il faudrait faire pareil et imposer l’équipement des classes et des cantines », propose Antoine Flahault.

Même si leur déploiement a jusqu’ici été un échec, de nombreux experts plaident pour que les tests reviennent aussi à l’ordre du jour au primaire et pour les sixièmes. La question de la vaccination des moins de 12 ans se posera aussi rapidement. Des essais cliniques sont en cours, et les résultats sont attendus pour l’automne : « S’ils sont bons, la décision dépendra ensuite du taux d’incidence, de la situation dans les écoles, du bénéfice attendu, etc. Pour l’instant, rien n’est tranché », indique le Pr Fischer.

En attendant, les enfants n’en ont donc pas fini avec le masque, les fermetures de classes, et les activités périscolaires au rythme aléatoire… « On ne le répètera jamais assez mais le plus urgent pour éviter une nouvelle saturation du système de santé, c’est la vaccination des plus de 50 ans. Ceux qui mettent en avant leur liberté individuelle pour refuser les injections s’exposent à faire formes graves de Covid et à aller en réanimation, et ils contribuent ainsi à accentuer les contraintes qui pèsent sur les enfants », regrette le Pr Gras – Le Guen. Effectivement, on ne le répètera jamais assez…